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HD ©josephine brueder

Inauguration de la première saison de Daniel Jeanneteau au T2G : L’image comme expérience

Nommé directeur du Théâtre de Gennevilliers en janvier dernier, Daniel Jeanneteau inaugure la nouvelle saison avec deux créations dont il signe la mise en scène. Non sans rapport dans leur forme, les deux propositions explorent les interfaces possibles entre spectacle vivant et installation plasticienne. Les aveugles reprend un texte du prix Nobel de littérature 1911 Maurice Maerterlinck pour explorer les limites du visible et de la représentation, tandis que Mon corps parle tout seul lorgne nettement plus du côté des arts plastiques, les interprètes faisant place à une projection mise en espace dont la boucle de douze minutes se répète indéfiniment.

On commence par Les aveugles et dès l’entrée de la salle on se doute que le spectacle ne ressemblera à rien d’habituel. Nous sommes introduits dans une salle baignée de brouillard où sont disposées des chaises blanches soigneusement orientées dans un entrelacs de directions. Des éclairages carrés rythment cet espace autrement indéfini et quelques câbles noirs épais relient le sol au plafond. La perception spatiale est battue en brèche, les spectateurs n’ont pour tout point de repère que leurs compères qui forment l’unique trame complexe de l’espace vaporeux. À l’impression de vide procurée par la scénographie s’ajoute bientôt un silence épais. Une pulsation sourde et régulière fait vibrer le sol. Puis, soudainement, un des spectateurs gémit bruyamment. Il commence à parler, demande où il se trouve, appelle autour de lui. Une voix lui répond alors, au milieu des spectateurs elle aussi, puis une autre et ainsi de suite jusqu’à ce que la petite troupe des aveugles se soit identifiée.

Le texte de Maeterlinck présente une petite communauté d’aveugles dont le guide, voyant, est mort parmi eux sans que ces derniers puissent le voir. En choisissant ce texte, le metteur en scène veut avant tout se confronter à la question de l’irreprésentable par excellence : la mort et la finitude humaine que le texte aborde de plein fouet. Cette communauté dépourvue de vision lui permet de déployer des stratégies visuelles au sens que Georges Didi-Huberman donne à ce terme, c’est-à-dire une interface entre le visible et l’invisible, tiers terme qui cherche à actualiser l’invisible dans le visible par des modalités sans cesse renouvelées. Jeanneteau poursuit ainsi son « combat contre l’image, dans l’idée justement de restaurer la plénitude de la présence, en tant qu’événement non-visible. » Dès lors il reprend à son compte le combat canonique de la présence contre la représentation. Mais là où son discours prône une méfiance vis-à-vis de l’image, tout comme pouvait le faire Claude Lanzmann dans un autre contexte, il reste bien plus intéressant de prêter attention aux micro-procédures visuelles qui composent paradoxalement un tel programme iconoclaste.

Les Aveugles 3 © Daniel Jeanneteau

Contre l’archi-visibilité de l’icône Jeanneteau défend une posture anti-symbolique où la scène proprement dite disparaît comme espace de la séparation pour devenir le terrain d’une expérience qui se veut directe*. Une scénographie de l’ambiance, de l’atmosphère, qui cherche à déjouer l’image par ses marges. L’espace scénique devient environnement, umwelt pour la communauté indifférenciée des spectateurs et des acteurs. Et cet environnement dépouillé donne toute sa puissance au texte dit. Les mots, prononcés avec précaution, résonnent puissamment dans la ouate. Dégagés de charges superflues, baignés dans un milieu dépouillé, le regard et l’ouïe du spectateur s’aiguisent et chaque détail prend une autre ampleur.

Autant l’espace des Aveugles est clair et opalescent, autant celui de Mon corps parle tout seul est sombre et opaque. Les spectateurs entrent les uns après les autres par un labyrinthe sombre pour déboucher sur une immense bouche animée. Le fragment de corps en apesanteur est projeté sur un fragile écran de vapeur d’eau. Impossible devant ce fétiche flottant de ne pas penser à la performance de Samuel Beckett Not I, 1973, dans lequel une bouche, isolée de tout corps, scande ses angoisses profondes. La bouche de Jeanneteau récite quant à elle un texte de Yoann Thommerel où il est question d’un corps sans identité, un corps pour ainsi dire « pur », et de ses puissances inégales, alternant entre fatigue et intensité retrouvée. Tout comme Les aveugles cherchait à dissoudre l’image dans les nuées d’un brouillard dense, la bouche géante se disloque en même temps que ses mots deviennent bruits, dans une composition signée Daniele Ghisi. La tension entre forme et informe est au cœur du dispositif. La bouche se dissout avec son support en une matière évanescente. Le logos et l’icône sont noyés dans un bouillon sonore et visuel magmatique, une pure intensité vibratoire et lumineuse qui retrouve quelque chose de l’expérience primitive évoquée par la bouche quelques instants auparavant.

* Pour une réflexion critique lumineuse sur le fantasme de réconciliation entre scène et salle qui habite toute une tradition théâtrale, on renvoie au premier chapitre du Spectateur émancipé de Jacques Rancière.

Les aveugles, de Maurice Maeterlinck. Mise en scène et scénographie Daniel Jeanneteau, avec l’Ircam. Mon corps parle tout seul : Daniele Ghisi et Daniel Jeanneteau. Texte Yoann Thommerel, avec l’Ircam. Photo Mon corps parle tout seul © Josephine Brueder / Les Aveugles © Daniel Jeanneteau

Les aveugles et Mon corps parle tout seul, jusqu’au 25 septembre 2017 au Théâtre de Gennevilliers

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Publié le 19/09/2017


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